Barnaj I 2015

L’Inde… Sûrement l’un des pays les plus dépaysants, fascinants et différents par rapport à l’Europe…

Ce n’est pourtant pas pour ces raisons que nous y avons passé 5 semaines… Mais bien pour ses montagnes, ses sommets vierges de la fameuse chaîne de l’Himalaya, le Kistwar Himalaya pour être plus précis (Zanskar).

Mes compagnons de cordée sont Sam et Nelson. Le premier, chef d’expé, 30 ans, commence à avoir une grosse expérience d’alpinisme dur et isolé : répétitions de voies dures, très dures, en Alaska, Patagonie, Himalaya,… Sans parler de ses nombreuses répétitions dans le massif du Mont Blanc. Nelson, 27 ans, est un globe-trotter : Norvège, Canada, USA, Australie, Nouvelle-Zélande,… Partout où ça grimpe, surtout en glace, il se sent bien!
Sam et moi partons le 12 septembre de Bruxelles pour Delhi et y retrouvons Nelson, qui vient directement de Nouvelle-Zélande. Quelques formalités administratives auprès de l’IMF (Indian Mountainering Foundation) et nous nous envolons, avec Sangshu, 25 ans, notre officier de liaison, vers Leh, ville principale du Ladakh, véritable point de départ de l’expédition. Ranga notre cuistot, et Kapil son aide cuistot (27 et 25 ans), nous retrouvent à l’hôtel. Ce sera donc une expédition jeune! Moyenne d’âge, 26 ans!
Après quelques dernières emplettes à Leh, nous roulons deux jours, d’abord sur des routes goudronnées, ensuite… plus du tout (…) dans la direction de Padum. Sur le chemin, nous passerons par Lamayuru et Kargil (à 10 km de la frontière du Pakistan). Arrêt peu avant Padum, au village d’Angshu. De là, 10 yacks porteront les 600kg de matériel nécessaire aux 22 jours que nous passerons au camp de base (BC). Il faudra en tout 6h à toute la caravane pour faire les 15km de marche. Enfin…Après 7 jours de trajet (avion, bus, marche), nous arrivons à notre destination finale! Et… ce n’est pas là où on voulait être, où notre organisateur local nous avait promis d’être… Mais bien une vallée avant celle de notre objectif non-officiel, le Barnaj 1 et ses 6100m jamais gravis. Mais bon… On est en Inde… C’est comme ça…
Le lendemain, l’altitude de 4450m nous impose un jour de repos pour l’acclimatation. Je ne peux m’empêcher d’aller faire un jogging pour atteindre l’altitude symbolique de 4810m. Travailler pendant 4 mois à l’Aiguille du Midi, ça aide ;-). Le 20 septembre, nous montons tous les 3 jusqu’à 5200m le matin et passons l’après-midi à 5100m dans notre petite tente, car oui… Il commence à neiger. Ce qu’on ne savait pas encore c’est que ça serait bien pire les jours suivants… Le lendemain, nous allons dans la vallée du Barnaj pour enfin voir cette montagne et déjà y faire une dépose de matériel en vue du camp de base avancé (ABC). La face est magnifique mais hyper sèche, comparée à l’unique photo qu’on a d’elle, datant de l’été passé… On verra. Ce qu’on voit surtout c’est le mauvais temps qui arrive…
Les deux jours suivants, neige, vent, neige et vent… En tout il tombera 40cm… On se dit que ce n’est pas grave, il n’y a que 40 jours de mauvais temps sur l’année ici… Tu parles… Le lendemain, enfin un relatif beau jour! On sèche tout la journée, en attendant que la neige se stabilise un peu. On se dit aussi: il fait chaud la journée, froid la nuit, ce seront des bonnes conditions de portance… Bien motivés nous partons le lendemain (le 25) pour le Lagan, 5800m.
Le début est parfait, la traversée de glacier aussi… Mais alors la face toute en neige… Beaucoup, beaucoup de neige, sans aucune portance… ça brasse entre genoux et taille sur toute la montée : d’abord dans une moraine, ensuite une pente plus raide, puis une traversée avant une petite pente finale. Ces 800m de dénivelée, avec tout le matériel de grimpe et bivouac à cette altitude nous ont bien entamés. Nous essayons quand même un peu l’arête avant de d’en redescendre : il y a trop de neige sur cette arête effilée, et encore une fois le mauvais temps arrive… Nous installons notre bivouac vers 5100m, juste sous l’arête. Le doute nous envahit : rester là pour la nuit vu la météo et la neige qui arrive déjà (sans tente, juste nos sacs de couchage)… Nelson est trop « lazy » pour prendre une décision, Sam préfère descendre mais n’a pas envie de tout remballer, et je suis « bien chaud » pour mon premier vrai bivouac (sans tente, igloo ou autre). Le lendemain, nous nous réveillons avec 1 cm de neige fraîche et une température de -13° (la nuit, c’est descendu jusqu’à -17°). Descente vite fait jusqu’au CB… Nous sommes bien entamés par ces 800m de brassage… Toujours en vue de l’acclimatation et en espérant du meilleur temps, nous prenons 2 jours de repos pour également tout faire sécher (Nelson a passé sa nuit au bivouac dans une petite flaque d’eau, entre matelas et dos…). Chaque après-midi, le mauvais temps revient…
Le soir du troisième jour (le 29), nous partons de nuit, espérant avoir de meilleures conditions de neige la nuit, pour un sommet vers 6100m jamais gravi. Le Lagan étant une face N, on se dit que la face S de ce sommet recevant plus de soleil, la neige fond plus la journée avant de regeler la nuit… Ben ça c’est la théorie… En pratique, c’est rebelote : brassage de neige entre genoux et taille… Après 4h de « marche », pratiquement sans dénivelé (il nous en aurait fallu 2 sans neige…), nous installons le bivouac. Il fait très froid par cette nuit sans nuage. Le lendemain ça continue, brassant toujours autant, essayant d’aller de rocher en rocher… Tout le matériel est déposé à 5800m, pour partir light sur l’arête menant au rocher final. Nos batteries sont déjà bien entamées… Il nous faut renoncer et faire demi-tour juste sous la partie rocheuse, vers 6000m… Il neige, il vente, et les nuages qui arrivent sont pires que les actuels. On redescend d’une traite au CB.
Bon… La neige ici, ça ne fond pas, ça ne gèle pas… C’est de la m…
Les 1er et 2 octobre, nous restons dans nostentes pour nous reposer mais aussi à cause de… la météo… On commence à se demander si le Kistwar himalayen ne nous a pas réservé ses 40 jours de mauvais temps… Une ultime tentative au Barnaj est décidée pour le lendemain.
Le 3, après une marche d’1h30jusqu’à un petit lac, nous établissons notre ABC. Le départ pour le Barnaj est fixé à 1h du matin. Une nuit reposante plus tard, après un rapide petit déjeuner lyophilisé, c’est le départ pour cette belle face. 4h de marche, de temps en temps sans s’enfoncer, souvent en s’enfonçant jusqu’au genou… Super! On est au pied de la face à 5000m, et une chose est sûre, l’échauffement était correct (j’essaye de voir le bon côté des choses…). Sam prend la tête et ouvre une magnifique longueur en glace que nous surnommons directement « the door », en effet on passe sous une arche de glace. C’est la porte d’entrée du Barnaj, l’espoir revient sur la faisabilité de l’ascension car c’est de la glace bien dure, sans neige.
Ouais… Jusqu’à la deuxième longueur où à nouveau, nous brassons dans du 50-60 degrés… Montée par des pentes de neige en Z, parfois un peu de glace jusqu’à 5300m (600m en développé), pour arriver alors au pied du mur lisse, celui-là même où nous avions l’espoir de trouver quelques fissures pour s’y frayer un chemin. Eh non,là le mur est lisse comme jamais on ne l’avait vu auparavant… Nous traversons encore un peu pour rejoindre une énorme cheminée, point faible de la face. La cheminée est légèrement surplombante ; nous pensons y être à l’abri des chutes de pierres… Vlan ! Un gros bloc de glace-neige vient s’exploser à moitié sur mon genou… Super! J’essaye quand même la cheminée en pur mixte, mais dois faire demi-tour après seulement quelques mètres, le rocher est beaucoup trop pourri et les chutes de pierres de plus en plus fréquentes. Cette différence de qualité s’explique sans doute par la disposition de la cheminée, entre deux couches de granit beaucoup plus compact.
Il nous faut descendre… Mais au vu de la compacité du rocher de toutes les traversées franchies, trouver le chemin de descente fut nettement plus dur que prévu (au dire de Sam et sa grande expérience, le plus dur qu’il ait déjà fait). Faut dire que la quantité de neige n’aide pas! Beaucoup d’Abalakov par contre. Dès le début de la descente, la neige et le vent s’étaient évidemment invités… En 30 minutes, tout était plaqué !
Nous rentrons le lendemain au CB… Le moral n’est pas au top et il reste seulement 6 jours avant de devoir redescendre au village. Sam et Nelson feront une dernière tentative sur l’arête NW mais devront aussi faire demi-tour à 5200m. Je ne les accompagnerai pas : une infection aux dents, la peur du risque d’avalanche et un gros doute sur la faisabilité d’une course toute en neige avec une neige sans portance.
Le 11 au soir, tout le monde, avec tout le matos, retrouve le village d’Angshu. Et c’est parti pour le même long chemin en sens inverse avec quelques arrêts culturels dans les monastères de Rangdum et Lamayuru.
Nous n’avons pas vaincu notre sommet, mais nous sommes très contents de notre expé. Ce fut une grande première pour nous de joindre une vallée quasi sans information préalable, ni évidemment aucune info sur les montagnes (juste une photo du Barnaj, de mauvaise qualité), et d’être 100% autonomes d’un point de vue montagne (sans personne qui connaisse la région, ses aléas climatiques, comment se comporte la neige, pour l’acclimatation, les portages, tous les choix stratégiques, …). Ce fut très différent de certaines expés, où guides et sherpas ouvrent l’itinéraire et font les choix stratégiques en plus d’aider au portage, et bien sûr aussi très différent de Chamonix, où d’innombrables cordées fréquentent chaque jour un massif pour lequel on trouve toutes les infos dans les topos.
Bref, une sacrée expérience pour le trio, de fameux paysages en mémoire et une super ambiance tant entre nous qu’avec notre équipe « cook » locale.
A propos de « cook » : au retour en Belgique, il n’était évidemment plus question de nous proposer du riz ou des lentilles ;-)
Cette expé a été rendue possible grâce aux différents sponsors, que nous remercions énormément
– Petzl – Mountain Hardwear – Le club Bruxelles-Brabant du Club Alpin Belge – Les magasins Lecomte Bruxelles-Waterloo – de Brabander dakwerken – Le KBF – Julbo
Encore merci à eux!!!