Un plat gourmet au Macdonald

« C’est le Mac Donald de l’escalade! De la grimpe fastfood! De l’escalade commerciale! Non, je n’irai pas à Kalymnos! »

. Je me suis toujours moqué de ceux qui partaient en vacances de grimpe sur l’île paradisiaque en Grèce. Mais voilà, avec les années on évolue, on mature, on fait des compromis, et un jour j’y suis parti…
La plage, le soleil, de l’escalade en plus, facile d’accès, de la bonne nourriture… Kalymnos porte la réputation d’avoir des cotations « soft», l’idéal pour faire plaisir à l’ego et rentrer à la maison avec de belles coches en poche… C’est à « Sicati cave» que je trouve un beau défi à tenter à vue: une voie de 60m de long, déversante et bien conti… mon trophée à emballer… En grimpant, je m’attends à un crux, un mouvement dur, mais les prises restent positives, et les repos s’enchaînent tout au long de la voie. Je suis évidemment content, mais déçu d’arriver si facilement au relais. En le clippant, j’ai encore une petite faim. Le sommet de la falaise se trouve dix mètres plus haut. Je décide de continuer, même s’il n’y a plus de points de protection. Le rocher est un peu branlant, la chute potentielle grande mais safe. Je me rétablis au sommet de la falaise, et je m’apprête à détacher mon nœud pour laisser tomber la corde et descendre tranquillement à pied par le chemin… Mais le vide m’attire… « Ça pourrait être un chouette saut : 20 m de vol! ». Je préviens mon assureur: “Attention je saute ! Donne moi encore du mou et dynamise bien!”. Mais elle est 70 m plus bas, et évidemment ne m’entend pas très bien: “Il est au relais?”
Dans l’air, je suis surpris par la durée de la chute: c’est long! Quand enfin la corde me rattrape, le choc est brusque et immédiatement je pendule vivement vers la paroi… Forte collision sur une stalactite dans le dévers : un coup brusque sur le poignet, l’épaule, la tête, l’ego.
“Ça va?” me demande mon assureur. Rapide check up: rien de grave, un peu mal à l’épaule et du sang ruisselle de mon crâne… C’est à ce moment-là, en pendulant dans le vide,que je fais vite le calcul : longueur de 60m, corde de 80m… si elle me descend je n’arriverais pas au sol… Je suis obligé de remonter la corde… Le sang coule à flots, je fais des petites tractions sur la fine corde de 9,2mm pour que mon assureur ravale le mou. Enfin au relais, je descends en deux fois (en restant proche de la paroi avec une dégaine « téléphérique »). Arrivé au sol, j’ai un gros malaise et j’ai l’impression de devoir vomir. Je m’allonge quelques minutes et retrouve vite mon état normal.
« Une douche pour laver tout ça et tout ira bien.  », mais mes amis insistent pour que j’aille à l’hôpital afin de bien nettoyer la blessure. Le temps d’arriver sur le parking, il fait nuit. Je suis à mobylette sur les petites routes, quand un mouton décide de se jeter devant moi au moment où je passe… je freine à fond la caisse, mais la collision est inévitable… Plus de peur que de mal, la brebis part en courant. Décidemment, les émotions de la journée ne sont pas encore terminées.
L’hôpital de Kalymnos est un vieux bâtiment en béton ressemblant à une clinique psychiatrique de l’ancienne Union Soviétique.
« Nous devons mettre des points de suture et vous allez devoir passer la nuit ici en observation » insiste le docteur (une jeune blonde, avec un piercing au nez).
« Quoi?! »
« Oui, on ne peux pas prendre de risque avec un tel coup sur la tête. »
Le docteur fait appel à deux infirmières. Apparaissent les aiguilles, scalpel, pincette, fil à coudre et autres instruments de torture. Pendant qu’elles me tripotent le crâne, ça papote et rigole beaucoup, à se demander de quoi elles parlent! Puis tout à coup, le docteur commence à crier sur une des infirmières « Oxi (ochi)! Oxi! Oxi! », en grec pour « Non ! ». Evidemment ça ne me rassure pas des masses…
« Tout va bien? » Je demande.
« Oui, oui, ne t’inquiète pas! »
« Alors pourquoi avoir crié non en panique ?. . .  »
L’opération terminée, il est temps de prendre ma fréquence cardiaque: « 35 battements par minute !!C’est une bradycardie extrême! Appelle immédiatement le cardiologue! » Il est minuit, le pauvre cardiologue se fait sortir de son lit. Electrocardiogramme et tout le reste…
« Vous faites beaucoup de sport monsieur ? »
« Oui.  »
« Alors c’est normal. Il n’y a pas de problème. »
Pas question de me laisser me mettre debout : « Non monsieur, on viendra vous chercher avec une chaise roulante.  » Si seulement ils savaient tout ce que j’avais fait avant d’arriver à l’hôpital…
Un vieux, avec qui je ne parviens pas à communiquer, me pousse dans les couloirs, la chaise roulante grince, les roues sont crevées… ambiance « The Shining » de Stanley Kubrick.
On m’installe dans une petite chambre (quatre murs en béton), sur un lit qui couine. Je ne touche pas aux manivelles, de peur que le lit ne s’effondre avec moi dedans. On me met sous perfusion intraveineuse pour la nuit: « Vous avez perdu beaucoup de sang monsieur.  »
Le matin, un prêtre et quatre nonnes orthodoxes entrent dans la chambre et demandent quelque chose en grec… « Euh, non merci ! Je pense qu’il me reste encore un peu de temps. »
« Quel est la morale de cette histoire» me demanderez-vous? Je ne sais pas très bien. En tout cas, j’ai eu beaucoup de chance que cela ne me soit pas arrivé au cours d’une de mes expéditions, dans un endroit isolé et sans secours possible. Si tu dois te faire mal, c’est mieux de le faire à un endroit « fastfood ». Peut-être qu’il vaut mieux ne pas trop se moquer des ces endroits « faciles », car le Karma risque de vous tomber dessus un jour. Même à Kalymnos, il y a moyen de vivre une aventure. Ou peut-être la morale de cette histoire serait que parfois, il vaut mieux réfléchir avant de sauter d’une falaise… Je ne sais pas… Peut être qu’un jour je comprendrai. . .

dd