A la recherche du Yéti

Quel randonneur n’a jamais rêvé d’aller traîner ses bottines au Ladakh, ce “petit Tibet” perdu au fond de l’Himalaya indien,...

célèbre pour ses treks parmi les plus hauts du monde, ses paysages grandioses et sa culture bouddhiste.
Aussi, quand des amis me proposent de les accompagner cet été, je n’hésite que le temps de savoir s’il me reste assez de jours de congés...
L’objectif du trek est la traversée du Zanskar par un itinéraire de 20 jours, reliant Kanji à Brandy Nalla. Le trajet, minutieusement élaboré par Agnès et Jean-Paul, a occasionné de multiples échanges de mails avec l’agence de trekking Eco-Tour, choisie sur base de recommandations d’amis belges amoureux du Ladakh. Le but est de traverser les vallées et les villages les plus préservés en évitant les pistes qui se multiplient sur cet itinéraire où les étapes intégralement pédestres se réduisent de plus en plus. Bien sûr, ces routes permettent aux villageois de sortir de leur isolement, d’accéder aux soins ou de rejoindre plus facilement les écoles puisque le climat extrêmement rude isole une grande partie de la population de fin septembre à mai. Mais les parcourir à pied est pénible, à moins d’aimer marcher dans la poussière, en côtoyant les jeeps, les convois militaires et les camions.
C’est donc le 20 juillet que nous embarquons à Zaventem, fièrement munis de nos visas dont la procédure d’obtention donne un avant goût de l’administration indienne. Après une escale à Delhi, nous arrivons à Leh, capitale du Ladakh, située à 3.500 m. Dès l’aéroport, le paysage est saisissant mais l’atterrissage à cette altitude est violent ! Et c’est la tête lourde, le souffle court et le cœur battant que nous découvrons le joli petit hôtel où nous passerons quelques jours pour nous acclimater, faire connaissance avec notre guide et visiter la ville et ses alentours.
Nettement plus en forme, c’est le 25 juillet que nous partons en jeep vers le point de départ du trek. C’est l’occasion de rencontrer l’entièreté du staff qui nous accompagnera durant ces 20 jours. Outre notre guide Tamshuss, un étudiant de 23 ans qui compte déjà 5 étés d’encadrement de trek à son actif, il y a un cuisinier, véritable cordon bleu capable de cuisiner une tarte aux abricots sur un butagaz, et deux « helpers ».
Le trajet jusque Kanji donne un avant-goût des paysages à couper le souffle qui seront notre quotidien durant 20 jours. Les montagnes déclinent toute la palette des ocres et des gris et nous apercevons la rivière Zanskar, à la couleur laiteuse, qui se jette dans l’Indus. Nous visitons l’incontournable monastère de Lamayuru, perché sur son promontoire en bénéficiant des explications passionnées deTamshuss, fervent bouddhiste.
Au Ladakh, la route c’est déjà l’aventure. Parfois goudronnée, souvent simple piste, on y croise de monstrueux camions Tata et des jeeps mais aussi des motards, des marcheurs, des cyclistes et surtout d’interminables convois militaires. L’armée est en effet omniprésente dans cette région coincée entre deux voisins menaçants et qui revendiquent son territoire, raison pour laquelle également il est presque impossible de communiquer par téléphone ou par internet.
Arrivés à Kanji, nous découvrons le muletier et les 9 chevaux qui nous accompagneront durant le trek. Contrairement à leurs voisins népalais, les Ladakhis privilégient en effet le portage par chevaux ou par mules. Le paysage est somptueux : en contrebas des maisons du village, sur les toits desquelles sèchent les provisions de bois pour l’hiver, des champs d’orge au vert lumineux s’étendent le long de la rivière qui berce notre première nuit sous tente.
Les deux premiers jours de marche nous emmènent au camp de base du Kanji La (4500 m) par un chemin ponctué de nombreux sauts de gués, un sport typiquement ladakhi dont nous apprendrons plus ou moins à maîtriser les variantes : avec ou sans chaussures, sur le dos du guide ou en sautant sur les pierres glissantes, dans une eau vraiment glaciale ou supportable…. La montée vers le col du Kanji La (5.250 m) est rude, mais la beauté des montagnes rend l’altitude plus supportable. A 5.000 m nous sommes malheureusement obligés de faire demi-tour, l’enneigement rendant le col impraticable pour les chevaux.
Revenus au camp de base, c’est l’élaboration du premier plan B : rejoindre le campement de Staijn par jeep et marcher le lendemain jusque Lingshed pour retrouver les chevaux qui feront le trajet en deux jours et une nuit. Le trajet est très impressionnant avec le passage de deux cols à près de 5000 m sous une pluie battante et à flanc de précipice. Fréquemment coupée par les torrents, la route nécessite des réparations de fortune à l’aide de grosses pierres et plus d’une fois, nous nous voyons partir dans le vide…. Arrivés au camp bien secoués, nous plantons les tentes face à un paysage grandiose et essuyons un orage dantesque qui nous permet de vérifier que nos tentes résistent très mal à la pluie et surtout au vent qui abat carrément celle destinée aux repas. Réminiscence des camps scouts, c’est en creusant des tranchées que nous nous réchauffons !
Sous un soleil radieux, nous repartons le lendemain pour arriver à Lingshed et retrouver les chevaux qui n’arrivent qu’en fin de journée, totalement fourbus. Nous reprenons l’itinéraire prévu en passant le col de Hanuma à 4.760 m, nettement plus acclimatés, et où nous sommes accueillis par le fameux « Kiki Soso largyalo » (« les Dieux seront toujours vainqueurs »), rituellement crié par les Ladakhis quand ils arrivent en haut d’un col !
Après le petit col du Parfi La (3.930 m), c’est la découverte de la vallée du Zanskar au fond de laquelle serpente la rivière. Le splendide chemin qui la longe traverse des petits hameaux, des prairies où paissent des yacks et des champs d’orge. Malgré nos départs très matinaux, la chaleur est terrible et seul le climat très sec la rend supportable. Heureusement, les rivières sont nombreuses et permettent souvent de manger les pieds dans l’eau. Les sentiers sont parsemés d’empreintes d’animaux, dans lesquelles Tamshuss croit reconnaître celles d’un mythique gorille attaquant les marcheurs imprudents, le yéti de Tintin au Tibet se profile…
Le 4 août nous arrivons à Stongde, en marchant sur une piste carrossable, rendue assez pénible par l’absence totale d’ombre. Une mauvaise nouvelle nous attend : le passage à gué de la rivière Zara Chu étant fort compromis par les crues exceptionnelles, nous ne pouvons continuer l’itinéraire prévu sans risquer d’être coincés et de rater l’avion du retour. La situation est un peu critique : il reste 9 jours de trek et nous ne voulons pas continuer sur le chemin qui mène vers Darsha par un itinéraire comportant de nombreux passages sur route. Nous expliquons inlassablement que nous sommes venus pour marcher en altitude et fuir les chemins trop battus….Après de longues négociations, nous arrivons au second plan B : rejoindre le trek de la Markha Valley, plus classique mais réputé pour sa beauté. Il nous faut deux jours de trajet en jeep pour rejoindre Zinchen, son point de départ où nous attendent d’autres chevaux.
Répartis dans deux voitures, nous reprenons la route qui mène à Padum, la capitale historique du Zanskar, majoritairement musulmane et dont l’ambiance très commerçante tranche avec la quiétude des villages traversés auparavant. En croisant de nombreux marcheurs sur cette route chaotique, poussiéreuse et bordée de chantiers, nous sommes confortés dans notre choix d’avoir abandonné cet itinéraire. Heureusement, après Padum, la route devient vraiment belle. En traversant la splendide vallée de la Doda, nous passons devant les massifs imposants du Nun et du Kun, croisons le chemin d’une « bête » qui excite toutes les imaginations et s’avèrera, après vérification, être une hyène rayée, et goûtons du yaourt de yack dans un campement de femmes nomades à la tombée du jour. Nous arrivons finalement au camp d’Uletoppo, couverts de poussière et vraiment impatients de pouvoir nous servir à nouveau de nos jambes après deux jours assis !
Dès le départ, c’est une ambiance très différente qui nous attend. Trek classique, la Markha Valley est aussi beaucoup plus fréquentée. L’ambiance un peu GR20 découlant de l’obligation de faire étape chaque soir dans les campements prévus à cet effet permet de belles rencontres, mais cette fois uniquement avec des randonneurs, le plus souvent européens… Les paysages sont fabuleux : villages, vallées verdoyantes, gorges encaissées ou plus ouvertes, cols balisés par les chortens et les drapeaux de prière, montagnes et plateaux d’altitude se succèdent. Malgré le passage de deux cols (le Ganda La à 4950 m et le Kongmaru La à 5.120 m) qui offrent un panarama grandiose, les étapes ne présentent pas de réelles difficultés si l’on excepte le passage assez sportif de certains gués, l’altitude et la chaleur parfois difficiles à supporter. Situé dans le parc naturel d’Hemis, ce parcours permet aussi de voir de nombreux animaux, des marmottes aux chamois locaux en passant par les picas, de petits rongeurs de la taille des cobayes et par une profusion d’oiseaux. Et toujours pas de yeti….
Le trek de la Markha Valley comporte aussi un bémol lié à sa grande fréquentation. Le nombre de marcheurs, accompagnés par un nombre au moins équivalent de chevaux, qui le parcourent ont un impact environnemental croissant. Les problèmes écologiques qui en découlent (déchets brûlés sur place, pollution des cours d’eau…) sont aggravés par l’absence de réelle politique touristique et environnementale. Fini parfois d’être hors des sentiers battus, surtout à l’heure de planter la tente dans certains campements surfréquentés. Comme celui de Skyu où mieux vaut doubler la dose de Micropur et avoir un bon sens de l’humour……
Revenus à Leh après avoir visité le splendide monastère d’Hemis, nous aurons trois jours pour revivre les grands moments de ce splendide voyage dont les aléas nous auront fait vivre deux expériences très différentes.
Un premier itinéraire, plus vierge de touristes, marqué par des paysages grandioses et sauvages et des rencontres plus authentiques mais plus aléatoire quant à certains passages. Un autre, plus balisé et parfois trop fréquenté mais dont les paysages, la faune et la flore nous ont enchantés. S’il est possible de construire des itinéraires sortant des sentiers battus au Ladakh, les difficultés de communication et l’absence de prévisions et d’informations rendent leur réalisation difficile sur place. Les risques d’être bloqués avec chevaux et bagages au pied d’un col ou devant une rivière en crue restent réels. Enfin, il m’est impossible de conclure sans rappeler l’extraordinaire beauté de cette région et souligner la gentillesse, l’humour et l’enthousiasme de nos quatre accompagnateurs qui, durant tout le voyage, eurent constamment à cœur de nous faire découvrir leur pays, leur culture et leur religion.