La Civetta… en six jours

« Cette année, je vous propose de randonner dans les Dolomites. » C'est nouveau pour ma femme et moi, qui ne connaissons pas ce coin des Alpes.

« Vous verrez, les Dolomites, c'est spécial, beaucoup plus minéral, magnifique, nous a dit Michel, l'organisateur. Venez avec nous ! ». C'est donc parti pour 6 jours de marche fin juillet, de refuge en refuge, autour du massif de la Civetta.
Venant du lac de Côme, c'est par le sud et la plaine du Pô que nous avons rejoint notre point de départ, le confortable Rifugio Remauro, situé au col surplombant le village de Cibiana di Cadore. Aborder les Alpes par le sud constitue une expérience géographique intéressante : depuis Milan, l'autoroute file tout droit vers l'Est, laissant les Alpes sur sa gauche. A Venise, virage brusque à 90°, direction plein nord, vers les montagnes. La plaine encore, puis assez subitement, la route à quatre voies commence à monter pour se frayer un passage dans une vallée qui se rétrécit rapidement. On la quitte bien vite pour emprunter une petite route sinueuse menant en 30 minutes au cœur des Dolomites. Une heure de trajet a suffi pour nous faire oublier la ligne horizontale et la canicule : ici, tout est vertical, léger et aérien, nous sommes à la montagne ! Face à nous, la forêt dominée par la blancheur des rochers (les Dolomites, c'est le fond d'un océan remonté à la surface : à 2000 mètres d'altitude, on marche au fond de la mer, sur du corail pétrifié !)
Une semaine de marche à 8 en montagne, c'est non seulement la découverte de paysages nouveaux et parfois grandioses, mais aussi une expérience de rencontre. Nous connaissions déjà la plupart de nos compagnons pour avoir randonné précédemment avec eux, à l'exception de deux personnes.
Allions-nous bien nous entendre cette fois-ci ? Trouverions-nous des sujets de conversation, des intérêts communs, un rythme qui convienne à chacun ? Les échanges du premier soir n'étaient pas tout à fait rassurants : divergences d'opinion sur des sujets de politique ou d'économie, expression d'avis de la part des uns, silence de la part des autres... Quelle allait être la dynamique des quelques 144 heures à vivre ensemble ?
Une des raisons qui me font aimer la marche, c'est notamment son pouvoir de « décantation ». Les particules les plus lourdes de l'esprit tombent progressivement au fond de notre cerveau et le liquide de notre pensée s'éclaircit, se purifie et s'affine peu à peu, au fil des heures et des dénivelés. L'effort consenti et le plaisir ressenti à découvrir les paysages, à sentir son corps « se décrasser », à trouver le rythme de son pas dans les montées, tout cela, vécu à égalité par chacun, invite à l'ouverture d'esprit et à la pensée positive. On s'attarde alors davantage au partage des vécus qui rapprochent et l'on prend plaisir à apprendre de ce que l'autre dit... Mais au-delà de cette petite leçon de philosophie de la rando, rien de tel qu'une bonne dose d'humour et la promesse d'une bonne bière à l'arrivée pour que le groupe marche bien, dans tous les sens du terme !
Les Dolomites, c'est effectivement très beau : on ne nous a pas menti. Tout y est, pour le plaisir des yeux : des dentelles de rochers blancs, des nuages accrochés aux montagnes, noirs quand l'orage approche, roses au petit matin, sous la lumière limpide du soleil levant ; de grands arbres, des lacs, des chemins très variés, des fleurs (edelweiss, gentiane, aconit-tue-loup ou aconit napel), des animaux peu farouches (chevaux, marmottes, ânes, vachettes vachement jolies et sympas)... Bon, les repas dans les refuges (polenta ou polenta ? J'hésite...) ne constituent jamais une surprise, mais donnent des forces pour dormir !
S'éloigner pendant une semaine de la « civilisation » représente aussi pour moi une pause bienfaisante que seule peut offrir la randonnée au long cours : plus de voiture pendant une semaine, le gsm juste en cas d'urgence. Une pause restructurante, qui permet de mettre à distance les questions-difficultés-problèmes personnels, familiaux ou professionnels, et de les voir ainsi, à tête reposée, sous un jour nouveau, souvent éclairant. Mais ça, c'est un choix personnel. Plusieurs de mes compagnons de rando emmènent toute leur technologie en altitude (« Où est la prise pour recharger ma tablette ? » « Tu connais le code wifi ? »), et restent constamment connectés. C'est bien leur droit. Mais pour moi, quel plaisir de lâcher prise : « Qu'il est doux de ne rien faire quand tout s'agite autour de nous » dit souvent ma sage mère de 89 ans. Et c'est là que je dois remercier Michel dont l'organisation impeccable (conception d'une randonnée adaptée aux possibilités des participants, gradation des difficultés au fil des jours, réservation des refuges dès le mois de mars) et la connaissance de la réalité de la montagne permettent une réelle détente en toute confiance. Bien sûr, chaque matin, nous multiplions par le coefficient 1,5 le temps de marche qu'il prévoit, et nous savons que la dernière journée, « un peu plus longue peut-être », nous fera crapahuter presqu'une dizaine d'heures : cela fait partie du folklore et c'est aussi ce que nous aimons...
Jean Kattus

Avec : Claire Pirlet , Michel Govaerts et Véronique Camus, Lambert Martin et Babeth Surny, Philippe Lecocq et Claire Neuray.