Réflexions Patagoniennes

Dans une expédition en Patagonie, il y a pour moi bien plus que simplement l’attrait de la grimpe.

Il y a aussi les grands espaces, une nature encore intacte et puissante. Et j’apprécie aussi beaucoup le contact avec les autochtones, la culture locale et l’ambiance.

Après chaque expédition, je reviens épuisé. Il me faut plusieurs mois pour enfin retrouver mon niveau de forme normal en escalade. C’est assez dur mentalement, ces hauts et ces bas, mais c’est chaque fois comme un nouveau départ et une opportunité pour prendre de bonnes résolutions et revenir avec encore plus de motivation qu’avant. Ces 3 mois passés en voilier au Groenland ont été une expérience incroyable mais longue et épuisante. Alors avec Sean, on s’était dit : on va en Patagonie mais avant tout pour faire du bloc et des voies sportives, pour ne pas devoir repartir de la case départ à notre retour. Je me rappelle qu’on a hésité longuement à prendre crampons et piolets. Finalement, on les a emportés… je ne sais pas vraiment pourquoi.

Après une semaine de grimpe sur les aiguilles de granite de Frey près de Bariloche, nous avions envie de retrouver des amis à Chalten. Déjà là, je me disais au fond de moi :”Et si jamais il y a du bon temps”… C’est le rêve de tellement de grimpeurs, malheureusement rarement exaucé pour la plupart, il ne fallait quand même pas rêver. Nous avions décidé de descendre à Chalten pour deux petites semaines seulement, le temps de se brouter les doigts sur les blocs majeurs du coin, revoir quelques amis et faire la fiesta avec les grimpeurs qui n’en peuvent plus d’attendre le beau temps. On avait envie de se réserver pas mal de temps pour découvrir des endroits que nous ne connaissions pas encore. Comme d’habitude, le temps était mauvais dans le Sud, mais pour nous ce n’était pas important, parce que nous n’avions pas trop d’exigences météorologiques pour nos objectifs de blocs et de voies sportives.

Notre bus est arrivé à Chalten vers 1 h du mat et à la descente du bus tout était étrangement calme, les étoiles brillaient par milliers. Alors qu’il avait fait mauvais depuis plusieurs mois, il faisait parfaitement beau. C’était comme un miracle! Dans la nuit, je percevais presque la tension des grimpeurs en train de se préparer pour l’ascension qu’ils ont attendue depuis des semaines ou parfois des mois. En un instant, nos esprits se bousculent mais vite se stabilisent pour faire un petit ajustement dans nos objectifs. On ne pouvait pas manquer une telle opportunité.

Sur les 2 semaines passées à Chalten, nous avons eu deux beaux créneaux météos entrecoupés de quelques jours de mauvais temps afin de bien faire la fête et faire un peu de bloc quand même. On n’aurait pas pu rêver mieux ! Patagonie : j’y suis allé trois fois et c’est la première fois que j’ai pu me payer le luxe de grimper en t-shirt. C’est évidemment bien différent comme expérience que de grimper dans le vent et la neige.

Tant au début de l’ascension, il faisait chaud et je ne rêvais que d’ombre pour nous refroidir, tant maintenant je rêve de la chaleur du soleil… Comme quoi on doit toujours rêver de ce qu’on n’a pas ! Etre léger fait partie de notre stratégie. Pas trop de matériel, le minimum d’eau et peu de vêtements. Pour ne pas emporter trop de vêtements mais rester chaud, notre tactique est de rester en mouvement, donc grimper non-stop toute la nuit. Il faut dire que j’adore grimper la nuit. C’est une ambiance qui me permet d’entrer profondément en moi. Puis souvent je me dis que tant qu’à faire je préfère dormir au soleil plutôt que de me les cailler au milieu de la nuit. Je sais que peu de personnes partagent mon opinion mais bon, le tout est de trouver ce qui nous convient le mieux peu importe ce qui se fait de manière standard.
Pour économiser le poids de l’eau nous avions emporté un petit réchaud jet boil afin de faire fondre de la neige et se payer le luxe d’engloutir quelques bouffées de chaleur. A la tombée de la nuit, bref à l’heure du repas nous cherchions une petite vire pour manger confortablement et en même temps pouvoir se relâcher un peu. Mais tous les relais étant inconfortables, on a continué l’estomac vide à slalomer dans le labyrinthe de fissures et ce n’est qu’à 4 h du mat qu’enfin nous trouvons l’endroit recherché. Nous sommes à la même hauteur que le sommet du pilier Casarotto. C’est incroyable de découvrir la taille réelle de ce pilier. Du bas, il paraissait à peine détaché du Fitz Roy et vu sous notre angle il nous paraît presque une autre montagne. Je réalise seulement alors à quel point les dimensions de ces parois sont géantes ! En fait, c’est sans doute le plus gros big walls que j’aie jamais grimpés !
Il fait tellement froid que je grelotte, je ne peux pas arrêter de me frictionner. Si j’arrête, j’ai l’impression que je vais me transformer en glaçon ! Ce qui me maintient sur cette vire, c’est l’ eau chaude qui va couler dans mon gosier et me réchauffer l’intérieur. C’est fou comme ça marche bien! On se brûle la gorge tellement ça fait du bien. Aussi la pleine lune nous donne de l’espoir avec sa lumière qui nous permet de tout voir sous une ambiance quelque peu psychédélique, liée sans doute à la fatigue. Après une heure sans avancer, j’entre petit à petit dans un état dans lequel je ne lutte plus contre le froid, je l’accepte. Ça n’aurait pas été si difficile de rester là jusqu'à ce que toute mon énergie soit consommée par le froid. Heureusement nos regards se sont croisés et d’un coup la raison m’est revenue. Il faut qu’on reparte maintenant. Mettre le réchaud de côté et repartir. C’est à ce moment seulement que je me suis rendu compte que ce n’était pas si évident. Mon corps était déjà tout engourdi à mi-chemin entre le sommeil et l’hypothermie. C’est étonnant mais dans cet état on perd presque tout son équilibre. Il faut vraiment se concentrer sur chaque mouvement. Quelques longueurs plus haut, les premières lueurs puis les premiers rayons de soleil sont arrivés. C’était une sensation presque d’orgasme tellement ça faisait du bien. Mais même avec ce peu de chaleur revenue, ce sera seulement 18 h plus tard dans la tente, bien emmitouflé dans mon sac de couchage, que j’arrêterai enfin de grelotter.

Lors de cette ascension, la magie, c’était de s’être engagés dans cette énorme face en tentant de laisser tous nos préjugés de côté. Malgré les voies déjà existantes, nous avons essayé de l’aborder comme une face vierge, en suivant notre instinct au maximum. La plupart des équipes qui l’ont tentée auparavant ont été rebuté par des sections de voie très mouillées. Notre ligne aurait sans doute été alors une bonne alternative.

Auparavant, l’escalade, c’était avant tout de l’exploration et de l’aventure. Un état d’esprit souvent marginal des grimpeurs de l’époque. Cette culture de se lancer instinctivement dans l’inconnu est quelque chose qui disparaît petit à petit. Actuellement, la plupart des belles lignes sont déjà ouvertes. Les topos sont devenus des bibles confortables inséparables des grimpeurs.
On oublie parfois de regarder la montagne avec nos yeux et notre cœur. L’information abondante et accessible nous enferme dans des préjugés. C’est difficile de ne pas en avoir, mais il est important de lutter contre eux pour suivre un maximum son instinct et se laisser mener là où on veut aller. Il faut s’ouvrir à l’expérience, sans attente spécifique. Je considère notre approche par rapport à la montagne comme quelque chose d’artistique, une ouverture de voie étant le fruit d’une expression. Je pense que c’est cette approche qui a été la clef de notre ascension.

Nicolas Favresse

Situation géographique

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