Takamaka : dans les entrailles de La Réunion

Plus de cinq ans déjà que cette idée tourne et retourne dans nos têtes à chaque sortie Canyon d’Evolution Verticale.

Plus de cinq ans déjà que les 5 aventureux téméraires (Laurent Toisoul, Mathieu Blanchart, Denis Toisoul, Felipe Fernandez et Christophe Lehner) qui forment le noyau dur de l’équipe « L’hélico sinon Rien » ont fait ce rêve en 3D : Découverte, Dépassement et Délire…
Alors, lorsque Laurent nous a proposé, en septembre 2010, le projet de faire un film sur les canyons de La Réunion, paradis de la discipline, il n’attendait pas de nous une réponse, mais juste nos disponibilités. Une fois ce détail résolu, le projet prend réellement forme avec la présentation du dossier « Sponsor » à nos partenaires de longue date, le CAB Bruxelles-Brabant & Avventura ; et un programme chargé d’une dizaine de canyons sur une bonne dizaine de jours, dont deux de 2 jours avec bivouac sur une des plus belles, humides et généreuses île du monde.
La Réunion (2512 Km2), habitée par une communauté multiculturelle et multicolore, est une petite île tropicale de l’Océan Indien constituée de trois cirques (Salazie, Cilaos et Mafate) gravitant autour du Piton des Neiges (3071m) et du Piton de la Fournaise (2632m), deux volcans dont l’un est toujours en activité. Le relief montagneux y est époustouflant, très varié et couvert d’un tapis foisonnant et verdoyant de plantes. Sa situation géographique et son relief accidenté sont à l’origine d’un concentré de microclimats qui donnent du fil à retordre aux prévisionnistes et aux canyonistes.
L’aventure qui a débuté avec toute l’élaboration de l’expé s’accélère donc avec une préparation physique personnelle et la programmation de divers entrainements communs : une sortie club dans le Tessin (Suisse), l’encadrement de deux stages Canyon dans les Alpes Maritimes (France /Italie), un stage en eaux vives dans la Loire (France) et l’obtention du Brevet « Initiateur Canyon » en Haute Provence (France), pour quatre d’entre nous. Laurent étant déjà Moniteur, il avait besoin d’une équipe chevronnée et autonome pour pouvoir affronter sereinement les canyons mythiques qui nous attendaient. Mais, tout comme un bouquet de roses apporte ses épines, la mise en place d’une expédition apporte ses revers : malheureusement Felipe sera le premier à quitter le navire pour raisons personnelles, une entorse au genou empêchera Denis de passer son brevet d’initiateur et réduira fortement son temps d’entrainement, Chris ne pourra pas non plus se présenter à la formation canyon pour raison familiale et Mathieu, notre réalisateur attitré, se blessera à la jambe (fracture tibia/péroné) lors du stage Canyon qu’il organisait deux mois avant le départ et sera lui aussi contraint à l’abandon. Tout ceci affectera fortement les conditions de notre périple mais en aucun cas notre motivation à mettre tout en œuvre pour prendre notre pied, vivre une expérience exceptionnelle et délivrer un travail abouti. Quoi qu’il en soit, Takamaka nous voilà…
29 août 2011, nous arrivons séparément, tout les trois avec nos 40kg de matériel, étant donné que chacun de nous a organisé des vacances privées autour de l’expé. Vu le prix des billets, on ne va pas se gêner non plus… Le rendez vous est à Saint André, petit ville sur la côte Est de l’île à 30km de l’aéroport de Saint-Denis (la capitale), où Laurent loge déjà depuis quelques jours avec sa femme et leur fille. Cette petite villa qui nous servira de base est un choix judicieux car l’espace offert nous permettra d’étaler aisément le matos à faire sécher (combinaisons, baudriers, chaussures, gants, casques, cordes et sacs). Nous démarrons dès le lendemain par trois journées successives de canyon en guise d’échauffement à la « Laurent »… Soit, bien plus qu’une simple mise en bain.

Ces trois canyons (Trou Blanc, Dudu Inférieur et Bras Piton) apporteront déjà leur lot de splendides panoramas, de végétations luxuriantes, de cascades arrosées, de sauts sympas, de cassés gazeux, d’eau froide et d’adrénaline ; des marches d’approche dans une jungle boueuse et dense à s’y perdre ; des toboggans qui portent bien leur noms tels que l’ « Accélérateur de particules » ou « La Crêpe … je te prend et te retourne, Thérèse », laisseront des traces inoubliables ; un premier débrayable forcé pour Chris qui nous a fait un magnifique retourné-éclaté dans un rappel-toboggan-arrosé ; de longues et délicates marches dans des blocs extrêmement glissants ; un mémorable cassé de 170m où, suite à une légère erreur technique, Denis a failli se casser sans la corde ; un court-circuitage de relais intermédiaire avec raboutage de corde improvisé ; des marches de sortie au travers de chemin de braconniers, véritables échelles de terre, racines et lianes, dont une se terminera d’ailleurs à la frontale (il faut préciser que le soleil se lève à 6h et se couche à 18h… bienvenue sous les Tropiques). Bref une excellente mise en condition dans un décor de rêve… C’est ça l’Afrique, ce n’est pas fait pour les « Zoreilles » de Métropole…
Nous prenons une journée de break pour nous requinquer, préparer les sacs pour le « Trou de fer », un canyon de 2 jours, et monter au gîte de Bélouve, où 3 locaux (Seb, Aurel et David) qui se joignent à nous pour le week-end, nous attendent. Il pleut toute la nuit et David a choppé la chiasse (étant donné qu’on ne sait toujours pas ce qu’on nous a servi dans notre assiette, on peut comprendre). Le lendemain matin après une heure de marche, chargés comme des bœufs, à travers la majestueuse Forêt de Bélouve, c’est la déception : la pluie qui ne cesse de nous narguer depuis le départ, a rendu le canyon impraticable à cause du débit. Nous décidons de nous rabattre sur le plan B, la « Rivière des Roches » plus à l’Est où il fait beau, une descente en eaux vives très ludique composée de stops, bacs, sauts, toboggans et une impressionnante cascade finale agrémentée d’un saut de 18m (« I Beleave I can fly »). Le topo annonçait « une charmante journée toute en couleur » : effectivement… soleil, verdure, eau, roches et hématomes : Laurent c’est tapé le cul, Chris le coccyx et Denis le talon… En grand professionnel et sous le regard de toute l’équipe, Denis a testé l’amortissement de ses nouvelles chaussures, dernier cri en la matière, dans un respectable saut inversement proportionnel à la profondeur de la vasque… Oups. Autant dire qu’il est HS pour un moment. Le lendemain, la météo, toujours aussi capricieuse, nous force à partir dans le cirque de Cilaos pour attaquer « Fleurs Jaunes » … sans Denis donc. Laurent & Chris enchaînent rapidement les belles verticales du début ainsi que les longs passages de blocs, dans un paradoxal manque d’eau, pour atteindre la Salle à Manger. La descente vers l’étroite « Chapelle », magnifique final n’était pas prévue au départ… les cordes nécessaires non plus d’ailleurs ! Donc après une périlleuse tentative avec la corde de secours ils repartent sur la voie normale. En deux heures de marche ils rejoindront Denis pour conclure cette virée sous un ciel couvert et un soleil timide.
Nous commençons à désespérer de ne pouvoir respecter notre programme; on a dû abandonner « Bras Rouge » et « Bras Magasin », l’autre canyon de 2 jours prévu au départ, et après cette nouvelle journée de préparation pour le « Trou de Fer », Seb notre contact local nous annonce à nouveau une mauvaise météo pour le lendemain. Le problème est qu’il ne nous reste que 4 jours et que si on veut parcourir « Takamaka & Trou de Fer », on n’a plus droit à aucun plan B. Après un long débriefing, nous décidons donc de nous lancer dans « Takamaka 3 » afin d’assurer l’intitulé du film. Ce canyon, qui en résumé se compose d’un enchainement de 3 grandioses cascades arrosant des cirques où coulent une série de ravines et de résurgences scintillantes au reflet du soleil, dispose d’un barrage en amont garantissant un débit constant, même par mauvais temps et est, de plus, équipé hors actif. Finalement, on le parcourra quasi dans son intégralité sous un nuage bleu, un don du ciel dans notre malchance. Que du bonheur ! Comme quoi « se renseigner sur la météo avant de rentrer dans un canyon », comme ils disent dans tous les manuels, a une toute autre signification ici à la Réunion. Mais l’atroce remontée nous fera vite déchanter : la marche de retour est un long et raide sentier équipé par EDF suivi de 1223 marches longeant un ascenseur d’où nous observent, souriants, les ouvriers qui disparaissent dans l’atmosphère. Au soir, enfin une annonce de conditions météorologiques acceptables, Apollon semble vouloir se réveiller... Super. Mais l’entorse au genou de Denis aussi… c’est la merde !! Espérons qu’il sera retapé pour demain car c’est notre dernier créneau pour ce Trou d’Enfer …
Lever 4h, petit déjeuner de champion et départ 5h… Les sacs sont lourds, trop lourds car on n’est plus que trois dans l’équipe alors qu’on devait être cinq normalement, pour embarquer à peu près le même poids, dans ce canyon de 2 jours. La traversée de cette resplendissante forêt de Bélouve et de son marais nous réchauffe le cœur à défaut du reste… on a tout de même du mérite de se trimballer torse nu et en moule bitte par 5°C. Ca commence par un premier rappel-toboggan vertical un peu plus long que prévu: pas grave… la chute libre est sympa. On enchaîne ensuite plusieurs cassés d’une centaine de mètres tous plus sympa les uns que les autres pour finir après quelques sauts, marches et rappels par une étroiture en serpent qui s’ouvre sur le sensationnel cassé de 270m offrant un extraordinaire panoramique sur le fameux « Trou de Fer », gigantesque gouffre d’enfer vert et de cascades jaillissant de tous côtés. Il n’y a pas de mot pour décrire ce que l’on ressent à ce moment-là, c’est tout simplement magique ! La succession d’un rappel arrosé (30m), de trois secs (20m, 20m et 100m) avec 2 délicates déviations où Laurent pendule sur un fil d’araignée de 8,5mm avec 200m de gaz pour un finish arrosé (60m et 40m) … impressionnant ! Il est déjà 17h lorsque nous sommes au cœur de ce « Jurassique Parc »; il ne faut pas traîner pour trouver le bivouac car ici, ne cherchez pas un sentier … il n’y en a pas. Ensuite que dire de cette nuit insolite sous un énorme rocher en guise de grotte de 4m2 et 50cm de haut, situé au centre de ce « Monde Perdu » rayonnant à la lueur de la lune d’une clarté à nous faire oublier les frontales. Images féeriques gravées à jamais dans la roche volcanique de notre cœur. Au déjeuner, on entend déjà les premiers hélicoptères qui emmènent les touristes à la chaîne dans ce lieu mythique et austère. La deuxième partie du canyon est aussi belle que différente : un enchainement d’étroitures plus ou moins larges et aquatiques coiffées d’énormes blocs coincés entre les parois, et d’une série de bassins dans lesquels la nage sur le dos nous repose les épaules en plus de nous proposer de somptueux angles de vue. Le splendide effet de réverbération de la lumière dans la pluie de résurgences nous accompagne tout du long. A l’arrivée, une remontée d’une heure et demie de jungle, éreintante pour Denis, pourtant allégé par les autres, et Chris qui puise dans ses réserves, suivie d’une descente d’une heure, nous sera nécessaire pour rejoindre Seb qui nous attend le sourire aux lèvres dans un champ de chouchous. Cette dernière étape marque la fin de l’aventure pour Denis : son genou ne supporte plus, il faut en rester là s’il ne veut pas en subir les conséquences plus tard. On demande alors à Seb s’il ne veut pas accompagner l’équipe pour cet ultime canyon mais non des moindres à notre programme : « Takamaka 1 ».
Le lendemain, départ 5h. Une fois n’est pas coutume, pas de marche d’approche. Tant mieux, car l’enchaînement de ces 4 derniers jours est dur … même si on n’est pas là pour rigoler. L’accès au relais du premier cassé est fastidieux car plein vide avec main-courante sur paroi lisse. Quelques passages de blocs plus tard, on fait une délectable pause dans le splendide et bien nommé « Mini Trou de Fer ». Nous sautons ensuite la multitude de petits toboggans pour raison d’indisposition rectale conséquente aux multiples contusions et chocs subis au cours de cette semaine. Et c’est là que, presqu’à la fin du canyon, bloqué devant une vasque sans point apparent ni possibilité de désescalade, dans un dévouement total, Laurent se lance sans mesurer l’ampleur du sacrifice. Il y avait bien un point caché et le topo n’indiquait pas de saut à cet endroit … mais il est trop tard, c’est l’accident bête ! Laurent s’est éclaté le talon en sautant de quelques mètres avec trop peu de profondeur. Que faire, alors que nous sommes au beau milieu de la jungle réunionnaise, loin de toute civilisation ? Pas de réseau et de toute façon, impossible pour les secours d’arriver facilement dans cette partie étroite du canyon. Avant de trouver un lieu d’évacuation possible, Il devra parcourir une bonne centaine de mètres dans ce méandre de blocs et de cascades en traînant la patte et en progressant sur les rappels guidés installés par ses compagnons de cordée. N’ayant toujours aucun réseau, nous décidons de nous séparer ; Chris et Seb continueront seuls la demie heure de canyon qu’il reste à parcourir et la vertigineuse remontée d’une heure et demie pour rejoindre la voiture et enfin réussir à contacter le PGHM. Ce n’est que 4h plus tard, alors que la nuit commençait à tomber, que Laurent est héliporté à l’hôpital de Saint-Denis. Quel beau final… !
Le lendemain, journée bagage, départ et séparation: Laurent rentre en métropole en 1ère classe étant donné son état alors que Chris et Denis se préparent pour un road-trip autour de l’île afin de se reposer un peu. Mission accomplie : des souvenir impérissables, des émotions sensationnelles, des images pleins la vue, des cicatrices inévitables et l’incontournable hélitreuillage… Bref la totale.

Nous tenons à remercier les locaux Sébastien et Aurélie pour leur support technique, logistique et amical, nos partenaires les chips ‘Lays’, la bière locale ‘Dodo lè là’ et plus particulièrement le CAB Bruxelles-Brabant, le magasin Avventura Bruxelles, Résurgence et Evolution Verticale pour l’apport matériel et financier. Merci aussi à Mathieu (Alpesc productions ) qui, malgré son absence dans cette aventure, a eu la volonté de réaliser un film relatant nos exploits. Nous vous invitons à venir le voir le 26 janvier prochain à 20h à la Maison Haute de Watermael-Boitsfort.

Denis Toisoul

Situation géographique

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