342 heures avec la grande Bécasse

342 heures avec la grande Bécasse, ou presqu’autant en autonomie dans les jupes de la Meije.

Vive la Reine ! « Kirikou ! », c’est la deuxième fois que j’entends cet appel désespéré. Bloqué sur mon relais-sangle depuis 40min, à attendre que Joël trouve un bloc solide dans la pile d’assiettes de l’arête sommitale. On est dans la face ouest de la pyramide Duhamel, sur la voie Gauci non équipée. A côté, c’est la fière cordée Stéphane Desgain/Cédric Favresse qui n’en finit pas de gueuler depuis le début de l’ascension de « Reine de la nuit » ; une fois ils balancent un sac à pof 60 mètres au-dessus de moi, « Pof » droit dans mes mains ; une autre fois je ne vois pas l’étoile filante, cadeau de la reine, mais je l’entends : une météorite grosse comme la bouteille de Génépi de Guillaume, elle siffle à 20cm de mon beau casque, ou est-ce que c’est encore une hallucination des folies de la veille ? Non, c’est Stéphane, un peu plus bas, qui s’excite sur sa ficelle, coincée dans la fente de la Dame pour la deuxième fois. Stéphane ! Arrête ! Tu vas finir par la trancher ta fameuse corde de 7mm, puis t’en as deux, y’en a toujours une plus belle que l’autre vagabonde et échevelée, parle-leur ! C’est avec doigté que je viens alors la libérer. Et Joël qui m’appelle enfin. On entame les rappels pour découvrir 100m plus bas, en pleine paroi, les trésors abandonnés de la fière cordée, 30€ de matériel métallique, laissé là comme pour dire : consommation, chaîne de production, vie chère, hausse de l’impact CO2 individuel. C’est Stéphane qui dit : « J’en veux encore ! ». Cédric lui, de toute façon n’a pas de matériel, si ce n’est une vielle paire de Grosses scotchées, et une corde qui a vécu des grands moments d’histoire certes, mais plus bonne qu’à descendre sans retour la fière cordée au fond de la grotte Sainte Anne.

Un beau Jour ou peut-être une nuit.Près d’un lac, je m’étais endormi, quand soudain semblant crever la bâche, surgit … un piolet noir. On laisse derrière nous dans la nuit noire, Barbara et le matos du bivouac emballés dans un pauvre plastique sur l’épaule de neige à 3000m, juste sous les premiers rochers de l’arête du Promontoire. Avec Joël, on rejoint les princesses aux petits pois du refuge, 100m plus haut. Il n’en reste qu’un ! Guillaume et Samuel pris de passion sont déjà partis à l’assaut du sommet, encordés à 3 mètres, je les entends encore au loin : « bout de corde ! », «bout de corde ! », « bout de corde ! »,…
Pierre est là, presque vaillant, avec déjà 3 victoires pour sa journée du haut de son trône suspendu à la falaise. Fermant doucement la porte en bois, il nous raconte que Stéphane est finalement redescendu chercher du pain de mie en vallée et que Cédric reste la main sur un bout de mie trouvé dans le dortoir. Commence alors une folle course de 8h pour rejoindre les 2 amants de la Meije, juste sous le sommet, résultat : 5 cons de belges sur la selle bien tranchante du Cheval Rouge. 8h d’ascension, autant vous dire que c’est bien, mais 13h de descente c’est possible ! Entre la 4ème victoire de Pierre partageant au plus près ses performances à ses compagnons de sellée, les rappels du glacier Carré, ou encore cette superbe ligne en Z de 60mètres de rappel, tendu à gauche par ce fameux bloc cisaillant, et à droite par une dégaine placée sur une cordelette coincée par son nœud sous une assiette fort mal décorée. Remerciements aux soldats inconnus descendant de la « Pierre-Alain » en boulet de canon, pour cette main fortuite libérant notre cordon. Ils allumèrent d’ailleurs une flamme qui devait vite être soufflée deux jours plus tard. 
La 25ème heure.Joël arrive à la rimaye, il enjambe le pont de neige puis tire à droite pour rejoindre le pied des rochers, son ancrage (ou alors encrage en couleur, ndlr) lâche ! Il commence à glisser, un mètre, deux mètres, trois mètres, … Je crie « Piolet ! » Mais déjà il s’immobilise, les pieds ballant dans la bouche de la rimaye. Il se redresse et me rejoint au départ de la Fameuse « Pierre-Alain ». Soudain un craquement ! C’est une avalanche ! Mais très petite et colorée, là juste sous mes pieds. Il est 5h, Paris s’éveille, le stripteaseur se rhabille, il fait encore noir, et il fait peur. Très bon timing pourtant, on s’améliore, cela fait 5 ans qu’on s’entraîne à deux, qu’on s’équipe, et qu’on étudie la vallée de fond en comble, estival comme hivernal ; c’est carnaval ! On réajuste la plume de Condor scotchée au casque, et je commence en tête, sangles, coinceurs, cela avance bien, mais qu’est-ce que c’est dur pour un 3+, et puis je ne vois pas cette vire à droite, merde c’est du vrai 5+ maintenant. Relais. Joël me rejoint, on réunionne : c’est clair on s’est planté de voie, de versant même, « Regarde c’est la brèche du Crapaud juste là ». On vient d’ouvrir une première longueur dangereusement inintéressante dans un versant sans Nom, Yes ! Demi-tour. Tous ces sacrifices pour ça ? Autant d’heures sur la route de Freyr à choper les produits soldés du Spar sur le coin, sur l’Allègne avec le sac à dos de 12kg et les bottines aux pieds, ces bivouacs suspendus dans les 5 ânes ou le Davaille, à se taper les fluides du gars du haut... ? La mort dans l’âme, on se laisse monter sur les 100m qui nous séparaient du début de l’autre « Pierre Alain », sans le Crapaud. Il est 6h30, les gens sont déjà au travail les routes désengorgées, le métro est vide, on sent la pause midi qui arrive. Il se fait tard. « Allez! On va quand même repérer les premières longueurs » dit Joël. Ok ! On laisse 15mètres entre nous et je démarre la plus grande longueur de ma vie. Dans le sac à dos, doudoune, casserole, chaussons, bouffe pour deux jours, 2 litres d’eau, la photo de Claude Barbier, aux pieds les grosses. Il s’en suit une longueur de 300 mètres sans anicroche, ça passe super bien. Première partie raide 4+ max, 150m d’itinéraire guidé par 2 pitons puis 150m de vires, un peu de neige/glace, puis un semblant d’arête facile, enfin les fameuses fissures 5+ qu’on peut éviter à droite pour des dalles en 4. Il n’est pas si tard, on se dit qu’on peut risquer de gagner le glacier carré et raccourcir à 600m d’ascension. Ok c’est parti ! A droite tu disais… C’est le vide, le couloir Zigmondy, l’égout du massif qui dégueule ses glaires de neige et de blocs, pas de vire, je m’avance quand même, doucement… Tiens le rythme ralentit, je préfère reprendre la verticale, aïe, c’est raide, les prises manquent, le sac est si lourd, les pieds sur des réglettes, je suis en bout de corde… « Relais ! » Le premier ! Sur un crochet de granit qui sort comme un pouce, solide ? On est en plein 6a. Ce n’est plus la « Pierre Alain »… Le Crapaud est loin… Mais qu’est-ce que c’est ? Deuxième longueur 6a. Je suis vidé. Il est 13h, on mange face au soleil qui ravage. Joël reprend, puis moi, ouch c’est dur. On se plante, rappel, traversée, ok la cheminée Verte, non pas encore, ha enfin, elle est là mais elle semble s’éloigner un peu plus. On est faible, plus rien dans les bras, à peine dans les cuisses pour pousser un peu… Tracter les sacs ? Impossible. Ici, c’est de la pure montagne, un chaos de granit, des toits, des dalles, des cheminées, des blocs de 20 tonnes qui menacent de pivoter. Redescendre en rappel semble illusoire. Et il ne reste que 50m pour rejoindre le glacier Carré… Enfin la cheminée Verte pleine de neige, de glace, ça coule aussi, heureusement des pitons malheureux, et des bouts de sangles pour se hisser en jaunissant les broches, à l’inverse de Claudio et pas à la peinture.
Hourra ! La vire du glacier Carré ! La tension reste grande : traversée de 100m à gauche, des éboulis, des dalles lisses pour tomber sur les 50° du Glacier Carré qu’il faut remonter complètement avant de le redescendre par son autre bout. Toujours pas réconfortés, pâles comme la pente, on s’élève un pas pour 15 battements de cœur. Et, enfin, le col. Il est 19h30. On est sauvés !
On se laisse glisser, en bas du glacier jusqu’au bivouac du pas du Chat. Magnifique vue sur le Massif des Ecrins, soleil couchant. La sueur vaporeuse de la vallée étouffe les sommets qui tendent le bec vers le ciel pour siffler un dernier coup de lumière. Il fait chaud, on s’emplit de nouvelle énergie, il est 21h, et on reprend la course, objectif : s’éveiller dans l’herbe grasse.
On y va ! Un, deux, trois rappels, désescalade, rappels, les heures passent, c’est Joël qui tire, moi je ne suis plus, je suis perdu ; si je m’assieds, le sommeil voile mon regard, mais le vide est là ! Le refuge aussi, loin en bas, avec ces lucioles qui batifolent autour de Freddy, son gardien, là sous nos pieds, juste en point de mire. Le couloir Duhamel, les cailloux qui s’échappent dans le gouffre noir en criant : « Prenez-les ! Entraînez-les au fond ! »
C’est la 25ème heure de course : « Cordages pourris et chaînes rompues, pâles ombres qui sillonnent les neiges, carcasses inertes, cadavres qui puent, engloutis au fond par les glaces amères ».

L’herbe grasse, le sourire de la bécasse, ne t’épuise plus jamais avec Stéphane, évite le matériel de Cédric, éloigne toi des exploits de Pierre, ne goûte pas à l’Hostie de Guillaume, à l’abcès virtuose de Samuel, fuis les fumées volcaniques de Joël, l’herbe grasse, sourire de la bécasse.Eric Van Crombrugge

Situation géographique

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