Ski de rando au Jervis ou de vraies vacances de ski…

On m’avait dit que la route n’était pas facile, alors j’ai acheté un gros 4x4 pour aller au Jervis.

Jusque-là tout allait bien, mais c’est en arrivant que j’ai commencé à déchanter. En effet, j’attendais avec impatience la fin de l’asphalte pour faire rugir enfin mon engin dans la neige et dans la boue, mais au bout de la route, il y avait une barrière impossible à contourner, et verrouillée de surcroit par un gros cadenas. J’ai essayé de péter le verrou, en vain, et j’ai dû donc parquer la voiture. Alors que je me demandais comment j’allais faire pour atteindre ce fameux Jervis, un drôle est arrivé d’en haut sur une motoneige. Génial, j’adore ça, la moto, et je l’ai accueilli avec chaleur. En plus, il s’est empressé d’empiler les bagages dans le traineau qui était derrière. J’étais tellement content que je lui ai donné tout ce que j’avais encore comme lires italiennes (NDLA : ah oui, dans ces vallées arriérées retirées, ils ne savent pas encore que l’on est passé à l’euro il y a maintenant plus de dix ans), puis j’ai enfourché la moto. Comme je tendais la main pour en avoir la clef, j’ai senti comme un malaise : dans un français approximatif, le bonhomme m’a expliqué que la moto, c’était que pour les bagages, et que nous devions monter à pied. A pied ? J’ai cru qu’il plaisantait, mais non il avait l’air sérieux le gars. En essayant de ne pas m’énerver, je lui ai demandé alors d’ouvrir la barrière, mais il m’a répondu un tas de choses et que ce n’était pas possible. Ces montagnards ont la tête dure, ce n’est pas la peine de discuter avec eux, et on est parti à pied, pensant que ce n’était pas loin.
On est passé d’abord par un hameau désert, et comme la lumière commençait déjà à décliner, c’était vraiment glauque. J’ai cru que l’on nous avait tendu un guet-apens, et j’ai regretté d’avoir laissé mon Opinel dans mon sac sur la moto. Quel con ! Mais personne ne s’est montré et il ne s’est rien passé, sauf que cela montait sans fin et que la neige était horrible. Passé les dernières bicoques, le chemin a pris la direction de gorges sinistres. Avec cela que la nuit tombait, on n’y voyait rien. C., mon amie, s’est collée à moi et on a continué comme ça. A tout instant, on s’attendait à voir une horde de loups fondre sur nous. Mais là encore rien ne s’est passé, sauf l’autre abruti avec sa moto qui nous a doublé plein gaz sans même un regard pour nous. Après des heures, on a enfin vu une petite lueur dans la montagne. On est allé vers là, et on s’est trouvé devant une grande bâtisse. La motoneige était parquée devant alors on a poussé la porte. Derrière un comptoir chargé de bouteilles, il y avait un type qui devait être l’aubergiste. Je lui ai expliqué que j’avais réservé la suite avec jacuzzi, et il a pris un air gêné. Il a entrepris de m’expliquer qu’ils ont eu un problème avec le chauffage, que le jacuzzi avait gelé, que la suite était pas utilisable, et qu’il avait une très bonne chambre pour nous. J’ai regardé C., mais j’ai compris à son air qu’il valait mieux ne rien lui demander, et j’ai fait signe à l’aubergiste de nous montrer le chemin. Il nous a conduit dans un couloir où s’alignait des petites portes et il en a ouvert une. Nous nous sommes retrouvés dans une pièce minuscule, baignée d’une lumière blafarde, avec deux lits superposés, un tabouret et une petite armoire. Strictement rien d’autre : une cellule de moine. L’aubergiste avait bien entendu déjà filé. Nous nous sommes regardés, C. et moi, et elle a dit : « Je prends le lit du haut ». Il ne manquait plus que ça : dormir dessous ! J’aime les positions élevées n’est-ce pas, alors on s’est disputé, mais je ne dirais pas qui a eu le dessus car au fond ça ne regarde que nous. Bref, je suis retourné vers le comptoir pour boire quelque chose. Les sacs trainaient dans un coin, l’aubergiste ne les avait évidemment pas montés dans la chambre. J’ai pensé un instant le faire moi-même, et puis je me suis dit qu’au fond, je n’étais pas venu ici pour ça. Près du comptoir il y avait quelques types qui semblaient très heureux d’être là. J’ai trouvé ça louche et après tout ce qui s’était passé aujourd’hui, j’ai préféré ne pas me mêler à eux. Dans la salle, une table était dressée, assez joliment je dois l’avouer. Je m’y suis donc assis. Quand C. m’a enfin rejoint, l’aubergiste s’est présenté avec une gamelle de polenta et un bout de fromage. J’ai pensé que ça devait être pour son chien, et je lui ai demandé la carte. La carte ? Pas de carte ! De la polenta et du fromage ! Et il nous en flanqué une louche dans nos assiettes. Je me suis levé, j’ai jeté ma serviette à terre, et j’ai crié « Qu’est que c’est que ça que pour un hôtel !". J’ai attrapé mon sac qui était toujours là, pensant retourner à l’auto séance tenante, puis j’ai repensé à tout ce chemin, aux loups et aux voleurs. Alors je me suis rassis, j’ai mangé un peu de ce truc, puis sans attendre, j’ai tiré mon sac jusque dans la chambre et je me suis couché.
Inutile de dire que la nuit a été horrible : le noir total. Pas même le halo lumineux d’un réverbère, ou le bruit rassurant d’une voiture qui passe dans la rue. Rien que le vent qui secoue le volet et le lit qui craque quand C. se retourne. Et pourtant je me suis réveillé le matin presque de bonne humeur. Je me suis glissé dans le couloir, j’ai trouvé des sanitaires propres et j’ai pris une douche. Dans la salle de restaurant, la table était déjà mise et un buffet avait été préparé. J’ai piqué ce qui me semblait meilleur et j’ai mangé mon petit déjeuner de bon appétit (rien d’étonnant après ce que nous avions eu la veille). C . est arrivée peu après, déjà en combi de ski, alors j’ai compris qu’on allait pas repartir tout de suite. J’ai rien dit et c’est vrai qu’il faisait très beau.
Nous nous sommes donc retrouvés dehors quelques minutes plus tard, skis aux pieds, à attendre le guide que nous avions demandé. Il a bien fallu une demi-heure avant que celui-ci se pointe. C’est drôle, quand il est arrivé, j’ai cru reconnaître le gars à la motoneige, mais avec ses lunettes de soleil, c’était difficile à dire. Il nous a fait enlever nos skis, puis il a collé une sorte de toile adhésive dessous et il a bricolé un truc à nos fixations. On a rien compris à ce qu’il faisait, mais comme il se mettait en route, on a emboité le pas. On pensait qu’il allait nous amener vers l’une ou l’autre remontée mécanique que nous n’avions pas encore vue, mais au lieu de cela, il a commencé à remonter la pente en sifflotant, nous distançant un peu plus à chaque pas. Au bout d’une heure, nous n’étions pas encore arrivés au moindre tire-fesses. Quant au guide, on en voyait plus que la trace qu’il laissait dans la neige vierge. Comme on était un peu paumé, on n’a pas eu d’autre choix que de continuer. Nous l’avons retrouvé des heures plus tard, bronzant nonchalamment sur un rocher près du petit col que nous avions atteint. En nous voyant, il s’est levé et nous a demandé de retirer à nouveaux nos skis. Il a arraché la toile adhésive qui était dessous et bricolé à nouveau quelque chose à nos fixations avant qu’on les remette. Comme il chaussait ses propres skis, il nous a dit « Bon, vous m’suivez maintenant ! », puis il a filé dans la pente. Je dois dire que le gaillard se débrouillait plutôt bien, mais on ne pouvait pas en dire autant de nous : la montée nous avait moulu. Et la neige, quelle merde : on aurait dit la polenta de la veille. On a bien essayé d’attirer l’attention du guide pour qu’il nous attende : on a gueulé, on a jeté des boules de neige, mais rien à faire, il était déjà hors de portée. On peut dire que c’est sur le cul que nous avons regagné l’auberge. En arrivant, j’ai vu par la fenêtre le guide qui était en train de rigoler au comptoir avec les types que j’avais vu la veille. J’ai regardé C. et j’ai tout de suite su qu’elle pensait comme moi. Je me suis glissé à l’intérieur du bâtiment par une porte de service. Dans la pièce, j’ai trouvé la veste du guide et dans une poche, la clef de la motoneige. Victoire ! Il y a avait aussi les lires italiennes que j’avais données la veille. Je les ai reprises, puis je me suis glissé discrètement jusqu’à la chambre où C. avait déjà fourré nos affaires dans les sacs. Nous avons empoigné le tout, puis toujours sans se faire voir, nous sommes repassés dehors. Nous avons empilé nos effets sur le traineau puis nous nous sommes installés sur le siège de la moto. J’ai mis le contact, j’ai fait pétarader le moteur juste assez fort pour que les types à l’intérieur nous entendent, et j’ai passé la première vitesse. Ils sont sortis et comme on leur passait sous le nez, je leur ai lancé un grand « Ciao ! ». Quelques minutes plus tard, nous étions devant la fameuse barri ère fermée près du hameau de la veille. J’ai planté la motoneige dans le fossé et j’ai jeté la clef dans la neige. Nous avons porté nos bagages dans la voiture et nous sommes partis sans demander notre reste.
Dès le lendemain, nous étions installés dans un hôtel digne de ce nom, dans une station où mon 4x4 fait bonne figure sur le parking, où il y a des centaines de kilomètres de pistes parfaitement damées, où il y a des remontées mécaniques qui vont partout, où il y a des magasins où on trouve des combis en véritable léopard des neiges, où il y a des touristes russes qui claquent des liasses de roubles dans les bars, où il y a pleins de restos où on ne sait pas quoi choisir sur le menu tant il y en a… Bref un endroit où on passe de vraies vacances de ski comme on les aime…
Ami lecteur, si tu m’as lu jusqu’ici, et si tu as cru un traître mot de ce que j’ai écrit, permets-moi ce petit conseil : va au Jervis, et vois comment ça se passe VRAIMENT là-haut !
Amitiés,
François
PS : toute ressemblance avec des personnes ou des faits réels serait parfaitement non fortuite.

Situation géographique

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