Nun 2013 Le Nun pas a pas

C’était il y a 60 ans, en 1953, la conquête de l’Everest, le toit du monde. Grand exploit pour l’époque, qui voyait l’explosion des réalisations en matière d’expéditions.

A l’ombre de ce géant de la terre, une fière et esthétique montagne – le Nun – dresse ses faces et arêtes barrées de séracs, crevasses, tour rocheuse. C’est une cordée mixte franco-suisse qui – en cette année 1953 – trouvera la solution de l’itinéraire après avoir dû surmonter de grosses difficultés.
Lors d’un trek, Yves Raymaekers observe cette montagne avec envie. 60ème anniversaire de sa conquête… cela se fête ! L’occasion d’essayer d’emmener une équipe, belge cette fois, sur ce sommet que le Net nous dit très peu fréquenté.
Connaissant mon envie de découvrir l’Himalaya après plusieurs expéditions andines, Yves me propose de rejoindre le groupe qui, en septembre, va essayer de suivre les traces de Claude Kogan et Pierre Vittoz.
7 Brabançons, 1 Hennuyer et moi la Namuroise, 8 hommes et moi, de 27 à 65 ans, venus d’horizons différents, avec une expérience alpine variable mais tous avec une motivation, un enthousiasme bien affûtés.
De randonnées en parcours montagne, de Freyr à Beez en passant par les Vosges, les activités permettent au groupe de se connaître puis de se souder….l’ambiance est au top à Zaventem.
Guy doit renoncer à l’aventure pour des raisons de santé, il nous soutiendra de loin.
A la frénésie des derniers jours : achats, boucler et faire maigrir les sacs, suit un vol vers New Delhi sans histoire.
C’est la chaleur étouffante… et Sonam qui nous accueillent.
24 heures à Delhi pour accomplir les formalités administratives à l’IMF : dossier, droit d’accès au sommet et premier contact avec Borang qui sera notre « LO » ou officier de liaison. 24 heures pour découvrir très superficiellement cette ville : quelques parcs, quelques beaux bâtiments, palais ; mais j’ai été bien plus frappée par la pauvreté, la pollution, la saleté, la vétusté, la dégradation,…S’introduire dans le trafic relève du défi, le klaxon est d’ailleurs la commande la plus utilisée par le conducteur.
Heureusement, nous quittons rapidement cette ambiance et par un vol d’une bonne heure au dessus des premiers sommets himalayens, nous atteignons Leh, sympathique petite ville du nord-ouest de l’Inde.
Dès l’aéroport, nous sommes frappés par l’omniprésence de l’armée. L’altitude se rappelle à nous… à la première montée vers l’étage de l’hôtel. Visite de la Shanti stupa de Leh, ensuite repos de ce long voyage, mais l’organisme lui travaille : l’acclimatation commence.
La région est majoritairement bouddhiste, les temples y foisonnent. Nous consacrons une journée à leur visite, c’est impressionnant de s’imprégner de l’ambiance des monastères ancestraux : la litanie des prières récitées par les moines, les odeurs d’huile et d’encens, les couleurs vives des peintures, la multitude des bouddhas, les drapeaux et moulins à prières… Les trajets nous donnent l’occasion de découvrir aussi le paysage minéral qui sera le nôtre tout au long du séjour, multiples couleurs chatoyantes de ces immenses étendues quasi désertiques, quelques rares points de verdure là où l’eau permet la vie.
Enfin les choses intéressantes vont commencer. Après un long mais magnifique parcours routier de Leh au petit village de Kanji, nous faisons connaissance avec notre équipe cuistots et passons notre première nuit sous tente. Puis entamons le trek. Des paysages grandioses, une nature riche où alternent rivières à franchir, rare végétation, beaucoup de caillasse mais aussi des couleurs extraordinaires, un silence reposant et ressourçant.
Sans trop de difficultés, le deuxième jour, grâce à un rythme lent, régulier, efficace, nous atteignons le Kanji Là, col à 5200 m … où par beau temps il serait possible de voir le Nun. Nous n’aurons pas cette chance et notre curiosité devra s’armer de patience.
Par une combe exclusivement minérale qui se referme progressivement en gorges puis en canyon, nous arrivons au bivouac. Ambiance ! L’espace est restreint, quelques minuscules emplacements sur une terrasse surplombant un torrent impétueux que nous devrons franchir demain. Eole s’invite au montage des tentes. C’est bien fatigués que nous profitons d’un délicieux repas et ce soir pas besoin de berceuse, même le bruit des flots quelques mètres plus bas ne nous empêcheront pas de sombrer dans le sommeil réparateur.
Le lendemain marque la dernière journée de trek. Le débit de l’eau a bien diminué et le passage à gué se réalise facilement. Nous suivons la rivière Suru jusqu’au monastère de Rangdum, des paysages à couper le souffle, tantôt des immensités à perte vue, tantôt des gorges fermées … je ne m’en lasse pas.
Après avoir remercié les muletiers et visité le temple, nous reprenons la route ou plutôt la piste où le croisement avec les camions doit être minutieusement apprécié. J’ai parfois l’impression de m’exposer à plus de risques sur la route qu’en montagne !
Le camp est monté à la sortie du village de Tangol. Les enfants sont curieux, ils observent notre installation.
Tôt le matin nous sommes éveillés par des bruits de voix : les porteurs sont déjà arrivés, ça discute ferme ! Sonam reste calme, il semble intraitable dans la négociation des tarifs.
Par un chemin aisé puis une moraine instable, nous arrivons au camp de base avancé, 4600 m d’altitude, en deux jours. Nous découvrons cet univers qui sera le nôtre pendant presque trois semaines. Aménager un emplacement, monter la tente, nous prenons progressivement nos repères.
Première étape de l’acclimatation : aller-retour camp de base, camp 1 à la journée. Le sac est bien chargé : sac de couchage, quelques vêtements, de la nourriture, une demi-tente. Départ sur une moraine un peu raide mais stable, un sentier y est tracé. Je suis perplexe : un sentier évident pour une montagne si rarement gravie … Après une heure nous arrivons au pied de la cascade de glace : un mur de près de 200 m de haut, barré de crevasses, c’est magnifique mais impressionnant. Les sherpas l’ont équipé de cordes fixes. Le début est raide, en pointes avant … à cette altitude et avec le sac c’est costaud, mais ça passe et je monte lentement, efficacement. Chapeau aux sherpas d’avoir trouvé l’itinéraire : si le début est « dri del pentu », le haut louvoie entre crevasses, ponts de neige/glace. Une heure de cet exercice et nous atteignons une belle pente de neige. Il n’y a plus de corde fixe, la glace est devenue neige et nous pouvons progresser en solo, en sécurité, en restant vigilant à sauter l’une ou l’autre crevasse. Mais c’est là que le regard est attiré par une magnifique montagne qui se dévoile progressivement… le Nun …nous le voyons enfin ! Majestueux, il se profile dans toute sa splendeur. Impressionnant par ses pentes abruptes, les séracs, la fameuse tour –passage clef lors de sa conquête –, l’arête sommitale effilée et raide. Avant de s’inquiéter de l’itinéraire nous restons un moment en admiration devant ce sommet, objet de nos rêves ces derniers mois.
Camp 1, installé sur le plateau à 5500m. Nous y montons la tente, puis pause réparatrice. Il y
a du soleil, pas de vent. Il fait doux, la vue est magnifique : le Nun bien sûr mais aussi son jumeau le Kun, un peu plus loin le Pinnacle Peak, autre grand du coin (6900m), et ensuite ce plateau dont les dimensions m’échappent et que nous devrons traverser pour atteindre le pied de notre montagne. L’ambiance est détendue, la montagne est belle, c’est confiants que nous redescendons au camp de base.
Le lendemain, après avoir dressé un autel de prières, les sherpas organisent une puja, cérémonie bouddhiste pendant laquelle ils sollicitent la protection de dieux pour notre expédition. Notre participation est faite de recueillement, émotions, curiosité aussi de découvrir les pratiques et croyances de l’autre.
Seconde étape de l’acclimatation, nous montons au camp 1 afin d’y passer la nuit. Connaître l’itinéraire et ses difficultés est rassurant. Nous arrivons aux tentes après 3 heures de montée. Le soleil nous a accompagnés mais il nous quitte et c’est le grésil et le brouillard qui s’invitent l’après-midi. Une éclaircie en fin de journée nous permet d’admirer le coucher de soleil, ses lumières chaleureuses sur le Nun.
Avant de redescendre au camp de base nous accompagnons les sherpas, l’occasion de les observer dans leur travail. Nous plantons les fanions sur le plateau et eux vont équiper de cordes fixes les passages exposés vers le camp 2. Ils poursuivront le jour suivant jusqu’au camp 3 puis le sommet, ensuite ils viendront nous aider lors de notre ascension. Ils réalisent un boulot énorme ; sans leur participation, il nous aurait fallu 2 mois pour atteindre le sommet.
Dimanche 8. Notre routeur Wim De Troyer nous annonce une bonne fenêtre météo avec dégradation dès le jeudi 12. Juste 4 jours de bon : 2 jours acceptables et 2 jours de beau temps. Mingma, le sirdar (chef des sherpas), propose de tenter d’emblée le sommet, la phase d’acclimatation lui paraît suffisante. Le sac est bouclé, petit détour à l’autel de la puja, encouragements des cuistots et de Lambert qui préfère renoncer, et la gorge un peu serrée, je quitte le camp de base. Dans quelle aventure me suis-je lancée ? Jusqu’où serai-je capable d’aller ? J’ai tellement envie de fouler ce sommet mais aurai-je les capacités d’aller jusqu’en haut ? Je suis prête à donner le meilleur de moi-même.
La moraine, la cascade de glace, montée sur le plateau, vue sur le Nun – moment toujours aussi émouvant que la première fois –, se laissera-t-il gravir ?
Camp 1, fondre la neige, boire, manger et se reposer.
Lundi 9. Préparatifs sous la tente : s’habiller, déjeuner, préparer le sac … c’est autre chose que dans les Alpes, il nous faut 1h20 pour être prêts. Météo correcte, un léger brouillard peu gênant qui viendra nous envelopper l’après-midi. En une heure nous traversons le plateau et arrivons au pied de la tour. Nous l’attaquons gentiment, corde fixe après corde fixe. La brume s’installe plus dense et m’isole, je ne vois plus Jean-Luc qui me précède ni les copains qui me suivent. Je ne vois évidement pas non plus le haut ni le bas. Sentiment de solitude mais pas d’oppression, pas de bruit, c’est extraordinaire d’évoluer dans cette ambiance presque opaque. Je poursuis tel un automate tout en restant hyper vigilante aux manœuvres avec le jumar. Et puis sortis du néant : des drapeaux à prières … c’est le sommet de la tour, la pente se couche. Traversée aérienne puis courte descente de l’arête, à sa base le camp 2 apparaît. Jean-Luc m’y accueille avec du thé, il y est seul. 4h40’ de montée bien raide 6000 m. Boire, manger, repos, tel est le menu de l’après-midi tandis que les copains et sherpas arrivent progressivement. François est descendu au camp de base, il préfère renoncer.
Mardi 10. J’imaginais qu’après la tour la seule difficulté serait le souffle. Magnifique mais tortueux cheminement entre séracs et crevasses, bien assurés par les cordes fixes. Quel magnifique travail d’équipement réalisé par nos sherpas. Le soleil s’est invité, les lumières sont extraordinaires, Jean-Luc en profite pour filmer un max … avant de tomber dans une crevasse, un pont de neige foireux a cédé. Heureusement, il était bien assuré par le jumar, il y a plus de peur que de mal ! L’itinéraire se poursuit sur un plateau qui n’en finit pas : une bosse franchie en cache la suivante, et ainsi de suite.
Camp 3, 6400m, les sherpas nous accueillent avec une boisson fruitée, quelle délicate attention, une de plus à leur actif. Repos. J’ai froid aux pieds, il me faudra l’après-midi pour les réchauffer. Les sherpas ont équipé la montagne jusqu’au sommet. La trace part droit dans la face et ne rejoint l’arête que quelques mètres sous le sommet.
Mercredi 11. Courte nuit. Lever vers minuit. Le petit déjeuner ne passe pas. Préparatifs au ralenti, enfiler les bottines demande un effort inouï. Gants, moufles, crampons, dur, dur ! Vers 1 heure nous quittons le camp 3. Rythme très lent afin de ne pas brusquer la mécanique. Tout doucement le corps se met en température. Il fait normalement froid, peu de vent, les étoiles scintillent de mille feux. Cordes fixes, la montée dans le noir est un peu monotone, j’ai l’impression d’être sur une via ferrata. Nous butons sur une portion mixte, sans doute le bastion final. Je ne me souviens plus des repères et ne peux donc pas évaluer notre progression. Il a un peu neigé hier soir et les cordes fixes sont dissimulées sous la neige. Les dégager demande aux sherpas un effort monumental à cette altitude, le rythme s’en ressent, nombreux arrêts. Le jour se lève avec son lot de couleurs. Longueurs après longueurs nous avançons. Nous basculons sur l’arête quelques mètres à peine sous le sommet. Le sherpa dégage la dernière corde … une belle arête neigeuse effilée… 7135 m … Nous atteignons chacun à notre tour ce sommet tant rêvé. Il est 7h00. Vue à 360 degrés, les vallées sont dans les nuages. Félicitations, émotions,… ce sommet atteint c’est tellement de rêves, de projets, d’efforts, de tracasseries … Je ne suis pas trop fatiguée et peux ainsi profiter pleinement de ce moment de bonheur. Je voudrais dédier cette victoire à Mamadou qui –atteint de gelures graves – va souffrir dans sa chair de cette réussite. Je le dédie aussi à ma famille, amis, connaissances, collègues qui m’ont encouragée, suivie dans cette merveilleuse aventure.
Après une nouvelle nuit au camp 3, nous sommes tous redescendus au camp de base. La météo s’est rapidement dégradée, il a neigé, il y a du vent, la trace a disparu. Les sherpas sont attentifs, nous les sentons inquiets, vigilants pour la sécurité de tous. Le brouillard me rattrape pendant la descente de la tour. Je suis à nouveau seule, vigilance maximale malgré la fatigue, ici l’erreur ne pardonnera pas. Descendre, descendre, perso, huit, perso, toujours les mêmes
manœuvres. De temps en temps un morceau de glace ou de neige sur mon casque, les copains sont plus haut mais je ne les vois pas. Traversée du plateau, une heure et je serai au camp 1. La visibilité diminue, les traces dans la neige disparaissent à cause du vent. Bientôt je n’aurai plus que les fanions pour me guider… alors tel un automate j’avance. Mon corps souffre, le vent se lève, j’ai froid, j’ai faim, je suis fatiguée, je m’oblige à avancer encore et encore ; marcher me demande un effort presque surhumain. Le brouillard m’a fait perdre mes repères, je ne sais pas où j’en suis, depuis combien de temps je marche sur ce plateau…
Camp 1 enfin ; « Je t’attendais » Pour cela et pour tout le reste, merci Jean-Luc !
Je mange, bois, me réchauffe puis le suis dans la cascade. Le brouillard se dissipe un peu et le vent semble faiblir. Peut-être la perte d’altitude ? Ou le fait d’avoir mangé ? Les forces reviennent et puis cette cascade, on finit par la connaître ! La moraine, le camp de base est en vue. Le torrent, François vient à ma rencontre. Lambert m’accueille à son tour, l’émotion prend le dessus. Les cuistots ne sont pas avares de félicitations et de gestes prévenants. Nous leurs devons aussi beaucoup dans la réussite de notre expédition.
Dans les jours qui suivront, la météo s’est fortement dégradée ainsi que nous l’avait laissé sous entendre les prévisions de Wim De Troyer. Nous avons eu beaucoup de chance, nous étions prêts pour la saisir.

Depuis mon retour, la famille, les amis, copains, collègues se manifestent : félicitations, un exploit. C’est peut-être un peu vrai. Mais personnellement je souhaitais vivre une belle aventure, mon souhait a été exaucé. J’espérais découvrir un peu un pays, une région, des montagnes, j’ai pu admirer des paysages à couper le souffle. J’espérais apprendre l’himalayisme avec ses dimensions immenses, la vie au camp de base, approcher la plus haute altitude par les camps successifs, utiliser les cordes fixes … en tout cela j’ai été plus que comblée. Bien sûr je rêvais aussi de relever le défi sportif, j’ai pu atteindre le sommet, une magnifique aventure humaine et physique à la découverte de l’autre mais principalement de moi-même.
Mon rêve maintenant ? Que chacun dans sa vie puisse rêver un projet, se donner les moyens et parvenir à concrétiser son rêve.

Christiane Blaise

(L’équipe complète : Jean-Luc Fohal, Christiane Blaise, Colin Carbonnelle (27 ans), Jean-Luc Thelen, Lambert Martin, François Promel et Yves Raymaekers. Guy Carbonnelle, atteint d’une pneumonie peu avant le départ, a dû renoncer à son rêve. A ceux-là s’ajoutent aussi nos 5 sherpas ainsi que 3 cuistots, sans oublier Sonam Dawa, patron de l’agence de Trekking, qui a organisé avec brio la logistique de l’expé, et enfin notre routeur météo, Wim De Troyer)

Situation géographique

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